LEUCOSÉLIDOPHOBIE , °LEUCOSÉLOPHOBIE, OU LE SYNDROME DE LA PAGE BLANCHE

« Maladie professionnelle de l’écrivain, elle porte un nom savant : la °leucosélophobie », lisons-nous sur le site d’un journal français bien connu 1Mais ce n’est pas de loin pas le seul ! Ce terme fait en effet florès sur le réseau internet, où nombre de sites le reprennent sans le moindre état d’âme, contribuant ainsi à répandre un mot composé n’ayant aucun sens, car il est mal formé ! A commencer par Wikipedia, qui dans la partie étymologique cite le mot grec signifiant page à l’accusatif, sans en tirer la conclusion qui s’impose, à savoir que la consonne –d- du thème de ce nom aux cas dits obliques doit obligatoirement se retrouver dans le mot composé français. Nous avons bien évidemment corrigé la°leucosélophobie erronée en leucosélidophobie, seul nom correct ! — Rappelons que le petit ° en exposant devant un mot signale le caractère fautif de celui-ci.. Encore un terme ronflant, mal formé de surcroît, correspondant au syndrome de la page blanche, cette angoisse bien connue de toute personne faisant profession d’écrire, cette panne d’idées se traduisant par une panne de plume.

Or ce nom composé prétendument savant, car d’origine grecque, est, nous l’avons dit, mal formé : réunissant l’adjectif leukos / λευκός, qui veut dire blanc et le substantif féminin de la troisième déclinaison hè selís, tès selídos / ἠ σελίς, génitif τῆς σελίδος, qui signifie la page, il fait l’économie d’une syllabe, celle du thème de ce second vocable : σελίδ- / selid-, à quoi l’on ajoutera la voyelle o, courante dans la composition de mots. C’est que du génitif de ce nom, tès selídos / τῆς σελίδος,dérivent les autres cas dits cas obliques : l’accusatif singulier selida / σελίδα et trois des cas du pluriel : le nominatif σελίδες / selídes, l’accusatif σελίδας / selídas etle génitif selídon / σελίδων. Le thème de ce substantif se termine donc par la dentale δ (delta). Précisons que la 3e déclinaison grecque comprend notamment tous les thèmes se terminant par une consonne liquide, dentale, gutturale, la consonne n / ν, ainsi que des thèmes vocaliques et certains autres encore.

Quoi qu’il en soit, et en guise de préliminaire, quelques notions de phonétique des langues indo-européennes s’imposent. A la base de chaque famille de mots se trouve un groupe de sons caractéristiques et porteurs de sens. Tout en restant reconnaissable 2C’est nous qui soulignons et mettons en évidence ! , celui-ci peut subir des variations phonétiques d’un mot à l’autre de la même famille. Ce groupe de sons s’appelle, en termes d’étymologie ‒ en général indo-européenne ‒  racine d’un mot, et radical lorsque l’on prend en considération sa réalisation dans le mot grec. […] Dans la formation d’un terme peuvent intervenir d’autres éléments (suffixes, préverbes, etc.) ; avec le radical, ces éléments composent la partie invariable de ce mot : l’ensemble formé du radical, de tous les suffixes et d’autres ajouts invariables est appelé thème. Dans le cas où aucun élément n’est ajouté au radical, le thème se confond alors avec ce dernier 3D’après A. LUKINOVICH et M. ROUSSET, Grammaire de grec ancien, Genève, éd Georg, 3e éd. 2002, § 25..

Pour en revenir au néologisme qui nous intéresse, on notera qu’en grec ancien, avant de signifier la page au sens moderne du terme, sélis, qui s’emploie principalement au pluriel, selídes / σελίδες, désigne l’espace vide séparant des bancs de rameurs dans les trières, les rangées de sièges dans un théâtre antique, puis celui qui délimite les paragraphes, soit les lignes des deux colonnes d’un feuillet écrit d’un papyrus, ces dernières étant séparées l’une de l’autre par une ligne verticale, formant finalement une page au sens où nous l’entendons. 

Cette notion de séparation se retrouve d’ailleurs en architecture, où l’on désigne du nom de sélidès des traverses de pierre utilisées dans la construction de plafonds et formant des linteaux.  

Enfin, à ces deux premiers éléments correctement assemblés vient s’ajouter le suffixe de phobie / φοβία, dérivé de ho phobos / ὁ φόβος, qui veut dire la crainte révérencieuse, par opposition à la peur qu’exprime la phobie. C’est ainsi que l’on obtient finalement le mot composé leucosélidophobie, terme savant conforme aux règles de composition des mots grecs, lesquelles s’appliquent tout naturellement à leurs équivalents transposés en français. 

Au terme de cette petite rectification, nous voudrions insister sur le fait qu’il ne suffit pas d’aller à la pêche de mots grecs ou latins dans des glossaires français-grec ou français-latin plus ou moins fiables, où ils sont de toute façon répertoriés au cas nominatif 4Dit cas direct, par opposition aux autres, à commencer par le génitif, le premier des cas obliques. C’est ainsi que s’explique la malformation lexicale dont nous parlons : l’auteur de celle-ci est parti du nominatif au lieu du génitif !, puis de les assembler au petit bonheur la chance, histoire de faire impression par des noms savants propres à épater le badaud. Une langue, quelle qu’elle soit, est un patrimoine bien trop précieux pour qu’on le galvaude à qui mieux mieux ‒ car ce phénomène est loin d’être isolé, en particulier lorsqu’il s’agit de mots grecs et latins 5Cf. notre article sur l’ultracrépidarisme.! Et puis il reste encore quelques hellénistes distingués, pour reprendre un cliché en voie d’extinction, tout comme ces derniers d’ailleurs — des philologues ayant eu le privilège insigne d’être formés à l’ancienne, qui ne se feront pas faute de mettre leurs compétences d’un autre âge à la disposition des néologistes et des auteurs de dictionnaires terminologiques.

Reste à savoir enfin s’il est bien nécessaire de substituer ce terme emphatique à la locution consacrée par l’usage de syndrome de la page blanche, locution qui, une fois de plus, a le double avantage d’être à la fois française et d’emblée intelligible…

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