UN NÉOLOGISME DE MAUVAIS ALOI

ULTRACRÉPIDARISME, °ULTRACRÉPIDARIANISME,
OU, SELON L’ÉTYMOLOGIE, SUPRACRÉPIDARISME ?

Avant même de nous prononcer sur la nécessité d’introduire ou non ce néologisme dans la langue française d’aujourd’hui, nous en donnerons l’origine et en préciserons l’étymologie. Il dériverait, en partie du moins comme nous le verrons plus loin, de la locution latine Sutor, ne supra crepidam, qui signifie littéralement : Cordonnier, pas plus haut que la chaussure, équivalant à l’expression moderne et prosaïque “à chacun son métier, les vaches seront bien gardées”. C’est, semble-t-il, aux environs de 2014 que ce terme serait apparu en français.

A noter au passage que la locution latine, passée en proverbe, comporte l’adverbe supra et non ultra ! A juste titre puisque ultra se situe sur un plan horizontal, alors que supra se rapporte à un plan vertical. En effet, ultra, qui a donné l’adverbe outre en français, signifie de l’autre côté, au-delà 1S’opposant en cela à l’adverbe citra, qui veut dire en deçà. — L’adverbe outre se trouve par exempledans la locution intransitive passer outre à qqch , ‒ et non passer outre °qqch., comme on le lit et l’entend à l’envi de nos jours. (Le petit ° en exposant devant un mot signale un usage fautif : cf. Bon usage de Maurice GREVISSE et d’André GOOSSE, éd. Duculot, 1993, liste des abréviations et des symboles, p. XXXV)., puis par-delà, plus loin, en avant.

L’adverbe supra, en revanche, signifie à la partie supérieure, en haut, au-dessus ; il prend ensuite divers sens figurés comme plus haut, précédemment, ci-dessus 2Cf. Félix GAFFIOT, Dictionnaire illustré latin-français, Paris, Librairie Hachette, 1934, s.v.. Employé dans une phrase où il est question de cordonnier et de chaussure, c’est à juste titre qu’il y figure, le plan du contexte étant vertical. Alors pourquoi, dans le néologisme que nous occupe, lui substituer l’adverbe ultra ? Nous n’avons pas trouvé d’explication, encore moins de justification de cette substitution quelque peu incongrue… 3Une rapide recherche semble toutefois montrer que ladite substitution se serait produite au cours du temps, peut-être à la Renaissance, où ce proverbe trouva un regain de faveur auprès des humanistes ‒ lesquels, comme chacun sait, communiquaient entre eux en latin, langue internationale des savants occidentaux durant des siècles. C’est ainsi qu’on le lit dans les Adages d’Erasme, livre 1, chap. 6, 16, sous la forme Ne sutor ultra crepidam. — Les humanistes considéraient en effet le livre 35 de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien, source de cette locution, comme un des premiers traités d’histoire de l’art, puisque ce dernier est tout entier consacré à la description critique d’œuvres ‒ qui ne nous sont jamais parvenues ‒ de grands peintres de l’Antiquité grecque, notamment Apelle. Véritable mine de renseignements biographiques et d‘indications relatives aux techniques et aux matériaux employés, cet ouvrage faisait les délices de grands savants tels Léonard de Vinci et d’autres encore.

Quant au substantif latincrepida (-ae,f.), il désigne la sandale. Le dictionnaire de Félix Gaffiot cite la phrase : Ne supra crepidam sutor judicaret : “Que le cordonnier ne se juge pas au-dessus de la chaussure” 4In Pline l’Ancien ou le Naturaliste, Histoire naturelle, livre 35, chap. 85. —  Caius Plinius Sécundus, né en 23 et mort en 79 ap. J.-C. lors de l’éruption du Vésuve, dont il s’était trop approché pour mieux l’observer, est l’oncle de Pline le Jeune (C. Plinius Caecilius Sécundus, 62-v. 113), qu’il adopta par testament et qui fut consul en 100 ap. J.-C. A noter que l’historien et moraliste latin du Ier s. ap. J.-C. Valère-Maxime cite également ce proverbe dans ses Faits et dits mémorables (Facta et dicta memorabilia), 8, 12. — Par analogie, crèpis désigne le fondement d’une construction, la base, le piédestal.. Du grec ἡ κρηπίς, τῆς κρηπίδος désignant une chaussure d’homme, par opposition à τὸ σανδάλιον, qui désigne une sandale de femme, crèpis 5Selon la prononciation dite érasmienne, et cripís, d’après la prononciation moderne, qui s’est progressivement substituée à la précédente durant la période de la langue [hellénistique] commune, appelée en grec koïnè / kini (à partir du IIIe  siècle avant J.-C.)., en latin crepida, est une sorte de demi-botte. Elle ne monte donc pas haut sur la jambe !

Dans le passage mentionné de Pline l’Ancien, l’auteur raconte une anecdote : un cordonnier ayant fait un jour remarquer au peintre Apelle, qui vivait au IVe siècle avant Jésus Christ en Ionie, une erreur dans la représentation d’une sandale, le plus célèbre peintre de l’Antiquité grecque la rectifia aussitôt. Enhardi par ce “succès”, le savetier se crut obligé de faire d’autres observations à l’artiste. C’est alors que ce dernier lui aurait répondu qu’un cordonnier ne devrait pas émettre de jugements surpassant la hauteur d’une bottine.

Ces précisions étant données, venons-en maintenant au néologisme “français” lui-même. Celui-ci est en fait un calque du substantif anglais ultracrepidarianism, formé sur l’adjectif ultracrepidarian. D’après le dictionnaire Orthodidacte, ce substantif anglais apparaît pour la première fois dans un texte de l’écrivain William Hazlitt (1778-1830) parlant du critique littéraire britannique William Gifford (1756-1826). S’il ne nous a pas été possible d’en trouver la première occurrence dans notre langue, nous avons constaté en revanche qu’il est employé par le philosophe et physicien français Etienne Klein, membre de l’Académie des technologies, dans une vidéo intitulée l’ultracrépidarianisme, l’art de parler avec assurance de ce que l’on ne connaît pas, vidéo que l’on trouve sur internet.

Cette origine britannique nous amène à la seconde inconséquence en matière de formation de ce néologisme calqué sur l’anglais, car il contrevient à la manière dont on forme un mot composé en français. Pour cela, le détour par une explication grammaticale s’impose 6Les indications qui suivent sont toutes empruntées au Bon usage de M. GREVISSE et d’A. GOOSSE, éd. Duculot, 1993. Les références particulières seront citées sous l’abréviation BU, suivie du n° du paragraphe..

« La dérivation est l’opération par laquelle on crée une nouvelle unité lexicale en ajoutant à un mot existant un élément non autonome ou affixe. Si cet élément est placé après le mot existant, dit aussi base, il s’appelle suffixe, et l’opération suffixation. Si cet élément est placé avant le mot préexistant, il s’appelle préfixe, et l’opération préfixation » 7BU, § 160..

En outre, la dérivation suffixale française n’est ni libre ni automatique : en effet, « d’une part, beaucoup de suffixes ont des valeurs très diverses et sont en concurrence pour une même valeur ; d’autre part, la suffixation entraîne souvent une modification plus ou moins grande de la base. » 8C’est nous qui soulignons.

« Par ces limitations, le français s’oppose à beaucoup d’autres langues. Cela oppose aussi, en français, la morphologie lexicale à la morphologie grammaticale. » Si, dans notre idiome, la majorité des suffixes est d’origine latine et que le latin, tant classique que médiéval, doive lui-même un certain nombre de ses suffixes au grec, « peu de suffixes ont été tirés de mots directement venus du grec. […] Enfin, la vitalité des suffixes est fondée sur deux critères : la productivité, c.-à-d. l’aptitude à produire des dérivés, et la motivation, c’est-à-dire le fait que les usagers perçoivent les dérivés comme contenant une base et un suffixe. » 9BU, §§ 161-163 passim.

On appelle base la forme que prend un mot dans les dérivés qui en sont issus : au mot bœuf correspond la base bouv- que l’on trouve dans bouvier. C’est l’équivalent du terme de radical, mais celui-ci concerne surtout la morphologie grammaticale 10Cf. BU, § 139, Rem.. La base peut être un mot composé, une locution ou un syntagme.

Dans le cas qui nous occupe, la base est, en français, la locution latine, modifiée, ne l’oublions pas, ultra crepid[am], à quoi l’on peut ajouter les suffixes adjectivaux –ard (souvent péjoratif), –iste, voire -ariste : ultracrépidard ‒ peu flatteur, mais qui pourrait se justifier étant donné le défaut stigmatisé ‒ ultracrépidiste, un peu moins dépréciatif, ultracrépidariste enfin, qui paraît le plus acceptable 11Cf. BU, § 168. — Lorsque la base se termine par une voyelle prononcée et que le suffixe commence par une voyelle, il y a 3 possibilités : maintien de l’hiatus (théière), disparition de la voyelle finale de la base (canadien), introduction d’une consonne de liaison : bijou, bijoutier, abri, abriter, etc.  Cas spécial : tutoyer, vousoyer, etc. (BU, § 166, b, 3°)., ce type de suffixe étant très fréquent. Pour le substantif, on pourrait proposer ultracrépidation, ultracrépidarisme, ou, bien sûr, et par fidélité à l’origine plinienne du proverbe latin, supracrépidarisme.

Deux mots à propos du suffixe -isme, tiré du latin –ismus, lequel l’a emprunté au grec -ισμός. C’est un des suffixes les plus importants de la langue actuelle, puisqu’il permet de « former sur les bases les plus diverses (rarement des verbes toutefois) des noms masculins indiquant soit une notion abstraite, soit une doctrine, une activité, une attitude morale ou politique soit une tournure propre à une langue ou à un parler. Quant au suffixe  -iste, du latin ista et du grec -ίστη[ς], il est encore plus productif que –isme, auquel il est d’ailleurs souvent lié, mais non pas toujours : ainsi congressiste. Tous ces noms désignent des personnes qui ont une activité, une attitude ou une doctrine en rapport avec la réalité désignée par la base. » 12Cf. BU, § 168, 45 & 47 passim.

Or, en transplantant quasi tel quel dans notre idiome ce substantif néologique anglais ‒ ce qui est en tout point contestable ‒ la base choisie, à laquelle on joint un suffixe nominal, est l’adjectif anglais ultracrepidarian. Puis en en tirant, en français tout au moins, un substantif, on forme, sans s’en apercevoir, semble-t-il, un curieux composé de trois éléments ‒ et non plus deux ! ‒ dont le troisième introduit en l’évoquant une célèbre hérésie ayant déchiré les chrétiens durant des siècles : l’arianisme !  

Du nom d’Arius, un prêtre d’Alexandrie (~280-336), cette hérésie, condamnée au 1er concile œcuménique de Nicée (325), puis à celui de Constantinople (381), peu après l’avènement de Théodose Ier, niait la consubstantialité (en grec homooussia / ὁμοουσία) du Fils avec le Père. Ayant longtemps divisé l’Eglise, en Orient d’abord, elle se répandit également parmi les peuples barbares par la mission d’Ulfilas, un évêque goth d’origine cappadocienne. Par sa traduction de la Bible en gotique, il convertit les Goths au christianisme arien, lesquels à leur tour propagèrent cette hérésie en Occident, où elle ne fut jamais complètement éradiquée.

En conclusion et pour les raisons énoncées ci-dessus, ce calque néologique tiré de l’anglais n’a rien à faire en français, notre langue disposant de tous les moyens de suffixation nécessaires aux dérivations les plus diverses. En outre, on doit sérieusement se poser la question de savoir si l’introduction de ce néologisme s’impose, puisque le français ne manque assurément pas de termes pouvant, en s’enrichissant au besoin du sens spécifique de personne à demi-instruite se targuant d’avoir une opinion sur tout et n’importe quel sujet, le rendre superfétatoire, même s’il correspond à un trait de caractère on ne peut plus répandu de nos jours…

Le premier des termes venant à l’esprit est bien évidemment celui de cuistrerie, voire cuistra[i]llerie, au suffixe dépréciatif marqué : le cuistre, son adepte 13Ce terme d’argot scolaire datant de 1575 « paraît être l’ancien nom, attesté sous la formule quistre, de l’accusatif coistron, signifiant marmiton, terme latin de basse époque dérivant de *coquistro (…) par un développement anormal qui paraît être dû à un croisement avec cuire, cuisine. (…) L’s a été maintenu dans cuistre, parce que le croisement continuait d’être senti et que, en outre, ce mot était ainsi plus expressif. » (Oscar BLOCH et Walther von WARTBURG, Dictionnaire étymologique de la langue française, 5e éd., Presses universitaires de France, 1968, s.v.)., est fort bien représenté dans les comédies de Molière : pensons aux Diafoirus père et fils du Malade imaginaire. Plus recherché, car dérivant du nom de Trissotin, un personnage fat et pédant des Femmes savantes, le trissotinisme, pourrait aussi faire l’affaire. Et ce ne sont de loin pas les seuls 14Voir entre autres dictionnaires des synonymes celui d’Henri BERTAUD DU CHAZAUD, Dictionnaire de synonymes et mots de sens voisin, Paris, Quarto Gallimard, 2003-2004. Contrairement aux deux dictionnaires des synonymes indiqués ci-après, celui-ci toutefois ne donne pas les nuances de sens distinguant les mots entre eux. Il faut donc pour cela soit consulter un dictionnaire ordinaire, soit celui d’Henri BÉNAC, Le Dictionnaire des synonymes, Hachette, Paris, 1956-1982 ou celui de René Bailly, Dictionnaire des synonymes de la langue française, Paris, Larousse, 1946-1974. — Outre cuistrerie, cuistra[i]llerie et trissotinisme, on y trouvera entre autres pédanterie, pédantisme, prudhommerie, savantasserie, fatuité, grimaudage, prétention, et les adjectifs incompétent, semi-instruit, non-informé, mal informé inaverti, pédant, pédantesque, faux savant, fat, diafoirus, dissertateur, doctissime, etc., etc.. Grand avantage de ces suggestions : ces mots ont le mérite d’être et de sonner français…

      Selon l’Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain de P. Dupré 15Difficultés – Subtilités – Complexités – Singularités, éd. de Trévise, Paris, 1972  (3 vol.), s.v., le terme de cuistre appliqué à l’origine au surveillant subalterne dans les collèges  ‒ sens aujourd’hui disparu ‒ « désigne un pédant qui fait étalage à tout propos de ses connaissances, même contre toutes les règles du savoir-vivre. D’où la tendance à l’emploi pour signifier mal élevé, grossier. »

En conclusion, prise au sens propre ou cliché éculé 16Sur les clichés, appellation moderne des lieux communs de la rhétorique gréco-latine, cf. Jean-Jacques RICHARD, Manuel de stylistique française, Genève, éd. Slatkine, 2006, pp. 195-204. « Les clichés, souvent d’incertaine origine, ressortissent à la phraséologie et sont particulièrement du goût des sots et des pédants.» (Charles BALLY, Traité de stylistique française I, § 99)., la langue de Molière peut parfaitement nous donner l’un ou l’autre de ses termes emblématiques pour désigner un type de personnages existant de toute éternité.

                                                                                          Jean-Jacques Richard

0 Shares:
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

onze − 5 =

You May Also Like