DE LA SOUS-PHRASE INCISE ET DES VERBES POUVANT Y FIGURER

On désigne du nom de « sous-phrases des phrases réunies par coordination ou des phrases insérées dans une autre phrase, sans être dans celle-ci sujet ou complément. » 1M. GREVISSE & A. GOOSSE, Le Bon usage, 13e éd., 1993, § 212 b 2°.

Réalisation particulière du phénomène dit de l’incidence, les éléments incidents composant la sous-phrase incise forment comme une sorte de parenthèse, dans laquelle le locuteur ou le scripteur insère une remarque personnelle, voire intervient personnellement. Dans la plupart des cas, ce sont des propositions incidentes particulières, indiquant que l’on rapporte les paroles ou les pensées de quelqu’un. Se composant au minimum d’un verbe et d’un sujet en inversion 2En ancien français, et ce jusqu’au XVIIe siècle, où cet usage se raréfie, l’incise incluait le pronom démonstratif ce, qui rappelait le discours dans lequel elle était insérée ; du fait que ce dernier se trouvait en tête de phrase, le pronom personnel sujet était rejeté après le verbe, ce qui explique l’inversion toujours en usage : Je devois (= je devais),  ce dis-tu, te donner quelque avis (J. DE LA FONTAINE, Fables, Livre VIII, 1) cité par IIDEM, ibidem, § 374, Hist., l’incise comprend d’ordinaire un verbe déclaratif, dit transitif, c.-à-d. suivi d’un complément d’objet direct, tels dire, écrire, penser et leurs synonymes.

Il n’est pas rare que « certains de ces verbes donnent des indications sur la façon dont ces paroles ont été prononcées (affirmer, crier, hurler), sur les modalités du dialogue (répondre, répliquer, ajouter), sur les sentiments du locuteur ou du narrateur (avouer, insinuer, prétendre). » A noter que « le verbe faire peut remplacer dire dans les incises : Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes (Stendhal). »
La répétition successive, soit dit en passant,  du pronom personnel je n’est pas de la meilleure venue…

 » Que ce soit pour apporter des indications de ce type, ou par souci de varier l’expression, le français contemporain a fortement accru le nombre des verbes servant à présenter le discours rapporté. » 3IIDEM, ibidem, § 407 b 1° & R.
Or c’est précisément là que le bât blesse !
Nous avons vu que « les incises normales ont un lien quasi syntaxique avec le discours qu’elles accompagnent, celui-ci servant d’équivalent au complément d’objet direct dont elles ont besoin. » 4IID., ibid., § 407 3°.
Or, lorsque le verbe employé n’appelle pas d’objet direct (par ex. mentir, sourire, soupirer, etc.), ou qu’il appelle un c.o.d. autre que le discours dans lequel on veut l’insérer, il ne saurait en bonne langue être mis en incise !

Toutefois, s’agissant d’une façon de parler ou du contenu des paroles, s’il est possible de superposer à un verbe de ce type l’idée de “dire”, utiliser en incises de telles formules est acceptable : « Tu trouves tout le monde bête !» soupirait ma mère. » (F. Mauriac)

En revanche, « si cette superposition de l’idée de “dire” est impossible, on est à juste titre heurté par l’illogisme de telles incises, comme °C’est affreux, °pâlit-elle, °s’enfuit-il, °tomba-t-il, etc 5Rappelons que le petit ° en exposant signale, dans les ouvrages de grammaire, une forme fautive.. » Il faut pourtant reconnaître que nombre d’auteurs, et non des moindres, se servent sans gêne d’incises de ce genre : Monsieur, m’aborda-t-il cérémonieusement (H. Bordeaux) ‒ Du secours, sursauta la visiteuse (A. Billy) ‒ Je voudrais bien la permission de minuit, sourit-il (J. de La Varende). Il eût été pourtant simple et conforme à l’usage d’écrire : dit-il en souriant…

Comme le signale le Bon usage 6Auquel sont empruntés ces exemples., l’humoriste Alphonse Allais a tourné le procédé en ridicule, en employant les formules les plus étranges dans son roman paru en 1899 et intitulé Affaire Blaireau (XXX) : Arabella, vous êtes un ange ! Lui baisa-t-il la main. Etc.

Pour illustrer notre propos, nous donnons ci-après, tiré principalement de la presse romande, un florilège certes bref, mais non moins représentatif d’un phénomène de faux bon style, qui prend de nos jours des proportions inquiétantes. Or, pour acquérir un style correct, voire personnel, rien ne remplace, faut-il le rappeler, la lecture de bons auteurs, de stylistes reconnus. Mais, objectera-t-on, “pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?” Pseudo-originalité, quand tu nous tiens…

« C’était si romantique de lire Nietzsche dans ce cadre, °sourit-elle » (même remarque qu’à propos de l’exemple ci-dessus de La Varende).
« Plus il y a de matière autre que l’alcool (…), plus la température de congélation est réduite, °informe X. » Le verbe informer a certes un c.o.d., mais il représente une personne et non une chose ! Et encore moins l’information donnée !
« Des explications ludiques sur la diversité de la faune et de la flore (…) seront distribuées, °expose encore X. »
« On travaille quatorze jours non-stop, puis on a une semaine de récupération, °développe le capitaine. (…) Ici,  on navigue à vue, °détaille-t-il. »

En matière de style aussi, semble-t-il… Il y a lieu de noter ici que le verbe détailler jouit d’un engouement sans borne sous la plume d’innombrables journalistes, confinant à un véritable tic linguistique, alors qu’aucun de ses sens ne permet de l’employer en sous-phrase incise, encore moins en lieu et place d’un verbe déclaratif !

C’est ainsi que détailler quelque chose ne signifie évidemment pas donner des détails d’une chose, mais couper un aliment, viande, fruit ou légume, en morceaux ; vendre une marchandise par petites quantités, c.-à-d. au détail ‒ ce que font les commerces de détail. Dans une langue plus soutenue, détailler veut dire considérer, présenter qqch avec toutes ses particularités : détailler un programme. Enfin, il signifie examiner qqch dans ses moindres détails.

Mais la liste de ces exemples confinant à l’absurde, sans être exhaustive, est loin d’être terminée : « Nous sommes à bout de nerfs, °s’exaspère un voisin.  ‒  Le pont du Mont-Blanc est un axe principal, °réagit le porte-parole. ‒ Pour générer des revenus supplémentaires, un stade doit pouvoir organiser des grands concerts, °appuie-t-il (dixit le nouveau directeur général). ‒ Le rôle de la formation sera notamment d’encadre le projet d’Académie du club de football, clarifie X. »

Autre terme galvaudé jusqu’à la nausée, celui d’académie (avec un grand A, comme il se doit !), qui désignait à l’origine l’école philosophique de Platon à Athènes, fondée dans un jardin appartenant à un certain Academos et dont on voit encore les vestiges de nos jours.

« Chaque saison, sept joueurs devront figurer dans le contingent de l’équipe professionnelle, °planifie le président. ‒ S’il n’est pas footballeur, le jeune sera au bénéfice d‘une solide formation pour s’implanter dans la communauté genevoise, °pointe-t-il (toujours le même président). » ‒ Ce fond européen n’est pas un mécanisme permanent, °assène la chercheuse de la DGPA. Le verbe assener, comme celui de marteler sont particulièrement prisés des journalistes tenant à souligner avec vigueur des propos dont le caractère résolu, voire martial doit impressionner le lecteur lambda…On assène un coup et, au sens figuré, une vérité par exemple. Il n’en demeure pas moins qu’il n’a rien à faire en incise. Nous laissons au lecteur le soin de remplacer ces verbes impropres par les verbes idoines, sans parler des autres maladresses stylistiques.

Autre morceau d’anthologie, un article du même journal genevois, dont sont extraits tous les exemples suivants :
« Le Bois de la Bâtie est le lieu idéal pour accueillir un parc aventure, °s’enthousiasme X, conseiller municipal. (…) Il faut espérer que le futur magistrat chargé de l’environnement urbain (…) prendra fait et cause pour ce projet, °lance-t-il. (…) Aujourd’hui Genève est le seul canton où il n’y a pas d’installation de ce type, °s’étonne-t-il. (…) L’ensemble du projet est devisé à environ 4,5 millions de francs, °chiffre le concepteur dudit parc. (…) Notre projet prévoit de transformer l’actuel restaurant en un lieu polyvalent pour l’accueil de la billetterie, un point de départ des parcours d’a[c]crobranche, une buvette et un restaurant pour les familles et les enfants, °détaille-t-il. (…) Il y a vraiment de quoi créer un parc aventure fabuleux, °avance l’expert. (…) Il leur serait impossible de se décrocher complètement (…), °pointe notamment l’entrepreneur. (..) C’est un bon projet. J’y suis favorable, °appuie de son côté le conseiller administratif. »

Mentionnons le fait que la plupart des exemples ci-dessus, spicilège de ce phénomène linguistique débridé, ont été glanés dans deux articles seulement d’un hebdomadaire de Genève, largement diffusé de surcroît, et influant de ce fait sur le sentiment linguistique de ses lecteurs.
Au terme de cette présentation succincte, mais non moins représentative d’une manière de s’exprimer pour le moins ampoulée, pour ne pas dire grotesque, il est, plus que jamais, important de se rappeler ce distique d’alexandrins de Nicolas Boileau 7(1636-1711)  in l’Art poétique, chant I, vers 153s. :

« Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »

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